1887
Les dépêches reçues récemment au quai d'Orsay viennent de reporter l'attention sur nos établissements à Madagascar.
Comme si nous n'avions pas assez des incidents de frontière, des entrevues diplomatiques et des troubles au Maroc, la situation paraît de nouveau compromise dans la Grande Ile. M. Le Myre de Vilers, notre résident général, a été obligé d'amener le pavillon français à Tananarive, et a rompu, le 15 septembre, les relations avec la Cour d'Emyrne.
Il est vrai que quelques jours plus tard une nouvelle dépêche arrivée de Zanzibar prétendait que les difficultés étaient terminées, et que les relations avaient repris leur sérénité habituelle.
Mais il n'en reste pas moins certain qu'il s'est Produit, là-bas, un incident d'une très grande gravité, et des complications qui ont failli amener une reprise des a hostilités; toutes choses faisant comprendre que situation n'est pas aussi brillante que les journaux le disaient depuis quelque temps.
Un fait reste acquis, pour le moment: Ravoninahitriniarivo, 15e honneur, officier du palais et Ministre des affaires étrangères hovas, dont on se rappelle le séjour en France, sous le ministère Duclerc, à la fin de l'année 1882, à la tête d'une mission malgache, chargée de régler les difficultés existantes alors, et qui avait, dans la question des exequatur, manifesté trop ouvertement ses sympa- thies pour M. de Vilers, vient d'être exilé pour vingt années et dépouillé de tous ses honneurs.
Nous donnons le portrait de Ravoninahitriniarivo, et celui de sa femme Ravelo.

*
Nous avons fait la paix avec Madagascar depuis deux ans, le traité dont l'amiral Miot et M. Patrimonio ont été les négociateurs nous donnait le protectorat de l'île entière; la reine ne devait communiquer avec les puissances étrangères que par intermédiaire du gouvernement français.
Depuis deux ans, M. Le Myre de Vilers demeure à Tananarive, et notre protectorat est encore à l'état de chose, sinon contestée, du moins fort négligée.
Quelles en sont les raisons? Ne s'est-on pas trop hâté d'évacuer Tamatave et de diminuer l'effectif des troupes françaises à Madagascar ? On revient tout doucement à la situation d'avant la guerre. Tant pis pour le protectorat! Les Hovas sont un peuple barbare, sur lequel la force seule a quelque empire. Ils ont vu successivement envoyer sous d'autres ciels les Ciments de la division, et laisser seulement quelques compagnies d'infanterie de marine sur la terre inhospitalière de Diego-Suarez, ils ont relevé la tête.
Si notre résident général réussit à se maintenir, c'est à force d'habileté et d'énergie, - l'ascendant d'un homme supérieur. Mais, pouvant peu hier, M. de Vilers est aujourd'hui impuissant, sans troupes.
Il y a un siècle, notre situation dans l'île était, à peu de chose près, ce qu'elle est aujourd'hui: mêmes avantages — à espérer, même pénurie d'hommes
et de secours.
Le comte ou baron de Bienowsky, un aventureux Polonais, s'y était établi pour la France, avec la sanction du roi, en 1774; avec un mandat moins direct, il exerçait des fonctions presque analogues à celles de notre résident actuel, M. Le Myre de Vilers, et il luttait contre les mêmes difficultés. Alors, comme aujourd'hui, les naturels du pays étaient soutenus contre nous par /'ennemi insaisissable, qui allait nous enlever l'Ile de France et déjouer nos tentatives d'occupation, en 1814; — seulement, chez les Hovas, la défiance et la haine de l'Européen se sont accrues avec la con- science de leur force et l'usage de nos armes; et il ne suffit plus d'un petit navire de deux canons pour les mettre en fuite. Les trente-cinq hommes de M. de Vilers sont vraiment une quantité négligeable !
TANANARIVE. - ROUTE DE TAMATAVE A TANANARIVE.
C'est une ville bien curieuse que la capitale de l'île de Madagascar. Bâtie sur une colline, élevée au- dessus d'un vaste plateau qu'entourent, de toutes parts, de hautes montagnes, Tananarive s'aperçoit de très loin, et le voyageur qui la découvre pour la première fois ressent une profonde impression d'étonnement et de surprise : dômes, clochers, tourelles de palais et toits pointus se profilent à l'horizon en découpures très bizarres.
L'impression est d'autant plus profonde que le contraste avec les pauvres et misérables villages de la route est plus grand. On sort d'une contrée sauvage, et l'on croit entrer dans un pays civilisé. Les maisons en briques rouges bien bâties semblent promettre un repos bien acheté, et faire oublier les cases affreuses dans lesquelles on vient de coucher. Mirage que tout cela ! ! !
* *
Le voyageur qui quitte Tamatave pour se rendre à Tananarive se doute peu des difficultés qu'il aura à surmonter, et des fatigues qui seront son partage sauf de très rares endroits, la route se compose d'une suite de montées et de descentes escarpées. Le terrain effondré est couvert de pierres, d'arbres, d'obstacles de toutes sortes. Presque toujours, au lieu de contourner une montagne, la route l'aborde de front, choisit son sommet pour passer, et descend ensuite en pente brusque, exposant le voyageur à de grands dangers, surtout quand il a plu et que le terrain est glissant.
Il faut de neuf à dix jours, avec une vitesse modérée, pour atteindre la capitale.
Pendant les deux premières journées, le voyage se fait le long de la mer. De Tamatave à Andévorande, le paysage est ravissant, un vrai parc anglais.
A Andévorande, on quitte la mer pour s'enfoncer perpendiculairement dans l'intérieur, et on trouve successivement trois zones bien caractérisées, avantd'arriver au plateau de l'Emyrne.
Ce sont d'abord : des collines déplumées où l'on voit, de çà, de là, quelques ravenales (arbres du voyageur) isolés, sortes de grands éventails chinois, plantés le manche en bas, sur une pente verte.
Dans les creux, formés par ses hauteurs, la route passe sous des rafias touffus, au milieu de marais, aux odeurs très fortes.
Bientôt le pays devient plus montagneux, et l'on franchit des défilés à murailles escarpées.
La troisième zone est située dans les montagnes d'Ankove, au milieu des forêts. Les torrents sont nombreux, on les passe en sautant de pierre en pierre, — quelquefois les eaux dormantes sont peuplées par des crocodiles, et les naturels ont établi des ponts bizarres,formés d'arbres décortiqués jetés d'un bord à l'autre.
Tel est celui de Sahinitandra, dont nous donnons un croquis plus loin.
Sur la route l'on rencontre de malheureux villages, ayant presque tous un gouverneur, quelques soldats hovas pour faire la police, et une musique pour rendre les honneurs.
L'une de nos gravures nous montre une réception officielle faite lors du passage de notre résident général, en mai 1886.

* * *
Tananarive. — Mirage, avions-nous dit tout à l'heure! — En effet, les sentiers sont toujours aussi escarpés; les maisons, si belles d'apparence, ont leurs murs lézardés de toutes parts, souvent à moitié détruits; — l'intérieur est très sale, très enfumé et manque des meubles de première nécessité.—
Aucune d'elles n'est achevée, en vertu de cette superstition malgache, que le propriétaire qui aurait l'audace de terminer sa maison serait, par Dieu, condamné à périr dans l'année. Ici, c'est un balcon qui manque, là, un plancher qui fait défaut; il en est ainsi, depuis la plus pauvre case jusqu'au palais de la reine et du premier ministre.
Les rues de Tananarive sont formées d'étroits boyaux entre deux murailles, tracées suivant le caprice des habitants.
Le sol est hérissé d'obstacles et présente des accidents variés. Il n'y a qu'une seule rue digne de ce nom, c est celle qui, par une pente relativement douce, part de la place d'Andohalo, où notre résident général a sa demeure, et va aboutir à la porte du palais de la reine.
Elle a environ quinze mètres de large, et est pavée de dalles de granit. C'est la rue des fêtes et des réjouissances publiques que le Monde illustré a publiée dans son numéro 1511 au moment du retour des troupes de Tananarive.
Dès le matin, on y voit des officiers à cheval, des soldats en tenue. Les costumes de ces derniers, en petite tenue, sont très simples et très propres, — pantalons et vestes de coutil blanc, dont l'uniformité est coupée par un large ceinturon porte-cartouches noir.
Mais le costume des officiers est des plus mêlés. On voit réunis les uniformes de toutes les nations européennes, combinés et arrangés suivant le goût et la fortune de chacun : généraux français, anglais, autrichiens, russes, etc. Le tout, très compliqué par de grands cordons d'ordres fantaisistes et rehaussés d'aiguillettes. Les officiers sont pour la plupart à cheval, quelques-uns montent assez bien, mais c'est le petit nombre, et généralement deux esclaves se tiennent sur les côtés, prêts à réprimer les écarts de la monture et à remettre en selle le cavalier.
Les soldats, en grande tenue, portent l'habit rouge à boutons de cuivre, le pantalon bleu à bande rouge, le shako rouge, et vont pieds nus.
Ils sont armés de fusils Remington ou Snider.
Dès janvier 1886, les Hovas ont reçu 10,000 fusils et 30 canons rayés, avec des munitions considérables.
Les portes de Tananarive et des principaux villages de l'Emyrne sont curieuses; elles sont formées par un étroit passage laissé dans les murs en maçonnerie; une pierre plate et circulaire est roulée, la nuit, devant le passage et est maintenue par quatre pierres longues, solidement fixées en terre.
(A suivre.) HENRI DRAHC.
LA LÉGION ÉTRANGÈRE
On sait que ceux de nos compatriotes des pays annexés qui n'ont pu opter pour la France en 1872 sont considérés comme étrangers et ne peuvent s'engager dans un régiment français.
Ne voulant pas coiffer le casque à pointe, la plupart d'entre eux, leurs vingt ans venus, ont quitté le vieux foyer familial et sont allés rejoindre la Légion étrangère qui, par ce fait, a été reconstituée il y a deux ans.
De cette Légion M, le capitaine Perret vient d'écrire une histoire curieuse à laquelle nous empruntons les faits suivants :
La Légion étrangère, depuis sa création en a pris part à toutes les guerres, grandes et petites, dans lesquelles la France a été engagée.
Formé au début pour être uniquement employé en Afrique, cet admirable corps commença par s'illustrer, pendant plus de vingt ans, dans la terrible lutte que nous avons soutenue contre les Arabes.
En 1854, dès le début de cette folle guerre que l'Empire engagea avec la Russie, la Légion fut envoyée en Crimée, où elle se conduisit de telle façon que Napoléon III, à la paix, naturalisa en masse tous les étrangers qui en faisaient partie.
Un fait entre mille. Dans la nuit du 22 au 23 mai 1855, sous Sébastopol, le bataillon de la Légion commandé par M. Martinez un Espagnol eut à subir sept assauts des Russes. A un moment donné, les retranchements ayant été détruits, M. Martinez fit empiler les cadavres les uns sur les autres, et c'est derrière cette muraille sanglante que le bataillon continua la lutte.
En Italie, la Légion combat vaillamment à Magenta. Au Mexique, elle accomplit les exploits légendaires de Camerone et de Parras. En 1870 nous la retrouvons à Orléans, à Coulmiers, à Chevilly où elle fait, comme partout ailleurs, l'admiration de l'armée entière.
Depuis seize ans, partout où la France a combattu, la Légion étrangère se trouvait là : dans le Sud-Oranais, en Tunisie et surtout au Tonkin.
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