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Par BrunoLC — Travail personnel, Domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=7971549
Bien peu de gens connaissaient le nom de Na-San ayant l'automne 1952. L'offensive menée par les Viêts en pays Thaï allait lui donner la vedette.
La chute de Nghia-Lô et de ses petits postes satellites dévoila l'ampleur des moyens mis en œuvre par les rebelles. Il parut alors opportun au Commandement de compartimenter la défense et de regrouper nos forces. Na-San est choisi comme point fort du pays Thaï Noir car il dispose d'une aire d'atterrissage utilisable par l'aviation de transport. Sans cesse des appareils, durant deux mois, apportent matériel et ravitaillement. Un ensemble de points d'appuis est aménagé qui protège le terrain; des renforts sont amenés à pied d'œuvre. On s'installe sous terre tandis que les unités de couverture rejoignent peu à peu le camp retranché.
Dès la mi-novembre, la pression rebelle s'accentue. La bataille de Na-San s'engage et la Légion va jouer naturellement un rôle important : les deux B.E.P. en effet sont en place ainsi que le III/5e R.E.I. et le III/3e R.E.I.
Le 23 novembre 1952, la 11e compagnie du III/5e R.E.I. réussit à repousser les Viêts qui avaient pénétré dans son point d'appui, en même temps qu'une unité Thaï. Au cours de la nuit du 1er au 2 décembre, le gros de l'attaque rebelle s'exerce contre les positions tenues par la 10e Compagnie du 5 et par le III/3e R.E.I. L'assaut est appuyé par des canons sans recul et des mortiers. Les obus puis les grenades tombent sans discontinuer. Les Viêts pratiquent des brèches dans les barbelés en utilisant des bengalores de fabrication locale. Les légionnaires les laissent parvenir aux brèches et fauchent les vagues qui se présentent. Le III/3 qui a bloqué net toutes les tentatives ennemies, découvre au matin plus de deux cents cadavres dans les barbelés. C'est un véritable flot qui déferle sur la 10e Compagnie du 5. Mais là aussi, la discipline de feu est complète; en certains points, les Viêts arrivent à trente mètres des emplacements de combat mais ils ne peuvent s'emparer de la position. Payant durement leur victoire - deux sous-officiers ont été tués - les légionnaires infligent des pertes considérables aux Viêts qui abandonnent la partie, laissant trois cent cinquante cadavres et une cinquantaine de blessés sur le terrain.
Une fois encore la Légion avait donné sa mesure et imprimé sa marque au combat.
Extraits de "MÉMOIRES FIN D'UN EMPIRE" du Général Raoul Salan P. 348 et suivantes.
Pourquoi ai-je choisi Na-San pour me battre ? Son choix s'imposait par sa position même au cœur du pays Thaï noir où Giap a lancé son offensive. Situé pour ainsi dire au lieu géométrique des routes reliant Laï-Chau à Thanh-Hoa, le Nord Laos à la rivière Noire et au fleuve Rouge, Na-San offre particulièrement l'avantage de posséder un terrain d'aviation "dakotable" accessible en toute saison, et dont la défense peut être aisément organisée à partir du compartiment montagneux qui l'entoure. Ce terrain se trouve à cent quatre-vingt-dix kilomètres à vol d'oiseau d'Hanoï, soit quarante minutes de trajet pour un dakota qui dispose d'une ressource de près de huit heures. La chasse et le bombardement ont aussi de larges possibilités de soutien : un système de guidage est très vite installé. Le terrain sera recouvert de grilles. Sa position sur la R.P. 41, coupe l'unique voie de communication permettant aux camions et aux charrettes de remonter du Nord Annam sur Laï-Chau et Diên-Biên-Phù. Elle assure la couverture du Laos dans la seule région où nous pouvons livrer bataille dans les meilleures conditions possibles.
Na-San, c'est la base aéroterrestre type pour les opérations en Haute-Région telles que nous pouvons les conduire. Le terrain, long de 1.100 mètres, se situe au milieu d'une cuvette dont le grand axe est-ouest mesure cinq kilomètres et le petit axe deux kilomètres. Les mouvements de terrain qui couvrent permettent une installation défensive tenant la piste d'atterrisage hors des tirs d'infanterie et des vues de l'adversaire.
Na-San, qui veut dire "petite rizière", et où quelques chaumières abritent des travailleurs ne venant là qu'à la saison de la culture du riz, prend brusquement une dimensions exceptionnelle. Sous la direction du génie, qui dispose de deux compagnies aux ordres du Commandant Casso, des milliers de coolies aménagent un ensemble articulé de points d'appui qui couvre le terrain d'aviation. Cet ensemble comprend, outre un réseau de communications enterrées, des P.C., des dépôts et épaulement d'armes automatiques à rondins. Cinq cents tonnes de barbelés y ont été transportées au début et chaque jour ce sont vingt autres tonnes qui y sont décahrgées. Le groupement du Colonel Gilles, fort tout d'abord de huit bataillons et de quatre batteries de 105 M2, est sans cesse entretenu. Un pont aérien amène, certains jours de crise, jusqu'à quatre vingt dakotas qui apportent renforts, vivres, munitions, bulldozer, mulets… L'agitation à Na-San est extraordinaire, les mulets apportent l'eau de la cuvette jusque sur les pitons, ainsi que les vivres et les munitions. Le Colonel Gilles trône sur cet ensemble qu'il anime par une volonté et une activité débordantes. Moi-même, Linarès, Allard, Gracieux ou Dulac, y venons chacun à notre tour et repartons pour Hanoï donner à l'état-major les instructions nécessaires pour satisfaire les demandes du camp de Na-San……
S.M. Bao-Daï me demande à se rendre sur les lieux. Je l'y conduis le 28 novembre à 10 heure trente. De cette visite il conserve une impression de puissance et de force. Il me dit :
- "S'ils viennent s'y frotter, ils y laisseront des plumes. Souhaitons que Giap commette l'erreur d'y venir !…"
L'étau enserre la base aéroterrestre. Pendant la journée du 29, nos patrouilles ont des contacts tout autour du périmètre défensif. Nos points d'appui sont tâtés la nuit par un ennemi qui cherche visiblement à découvrir nos points faibles. L'aviation décèle de nombreux mouvements, des insdices d'organisation d'assaut, d'épaulements d'armes lourdes. Nos bombardiers prennent à partie sans relâche, du lever du soleil à la tombée du jour, les ennemis qui se mettent en place au plus près de l'objectif. L'adversaire sent que nous recomplétons à la hâte nos installations enterrées… Il nous voit dégager nos champs de tir, incendier les hautes herbes à paillote qui nous masquent les vues aux abords de nos positions, dérouler toujours plus de barbelés, poser des mines….
Il décide de ne plus attendre et de pousser l'attaque sans retard. Je renforce Na-San par deux bataillons de parachutistes, qui portent à à quatre le groupement Ducourneau. Je prescris à Gilles de les tenir soigneusement abrités car ils ne doivent être utilisés qu'en troupe de contre-attaque. Nous sommes bien d'accord sur le fait précis que tout point d'appui enlevé devra être repris immédiatement. Gilles dispose ainsi d'un ensemble qui est capable de rétablir la situation en cas de danger. L'ennemi ne doit à aucun moment pouvoir dominer la piste d'atterrissage et la placer sous ses feux. C'est une question de vie ou de mort pour la garnison de Na-San. Je renforce également le système d'artillerie par une batterie de 105 long et une de mortiers de 120 dont les obus feront de beaux dégâts…
Dans la nuit du 30 novembre au 1er décembre, les points d'appui 22 bis et 24 sont attaqués avec une rare violence par des unités qui se précipitent par vagues sur nos défenses. L'adversaire prend pied dans les points d'appui, c'est grave. Gilles réagit très vite, lance les unités de choc à la contre-attaque avec un soutien massif d'artillerie. Dès le début de l'après-midi l'affaire se règle à notre avantage, le Viêt-Minh est repoussé et chassé. Nous conservons nos positions. Mais l'adversaire ne s'arrête pas là. Dans la nuit du 1er décembre, à 22 heures, on vient me prévenir qu'il attaque Na-San. Je me rends immédiatement à l'état-major où se trouvent également Gracieux et Juille, ainsi que Dulac. Je peux suivre le déroulement de la bataille, les oreilles collées aux écouteurs. C'est un vacarme infernal de toutes les armes tirant en même temps et on se croirait sur le front de Verdun lors de la grosse attaque allemande ! Gilles conserve tout son sang-froid, et dit :
- "Nous ne sommes pas entamés ! Ca tient partout ! C'est un déluge de feu indescriptible !"
De 21 heures à 7 heures du matin, attaquant à quinze contre un sur certains points d'appui où il porte particulièrement son effort, le Viêt-Minh se déchaîne sans remporter l'avantage. Toute la nuit, les dakotas tirent leur feu d'artifice et le champ de bataille s'éclaire d'une lueur rougeoyante. Nos canons placent leurs tirs contre les masses d'attaques devant nos réseaux et sur les colonnes qui montent par les vallons pour soutenir le combat.
Nos avions de bombardement, les Privateers de la marine, venus à la rescousse, attaquent les objectifs sur cette scène éclairée. Bataille fabuleuse !
Ce sont les P.A. 21 et 21 bis, et surtout le P.A. 26 tenu par le III/3e R.E.I. qui supportent l'assaut continu. Puis tout bruit cesse. Nous nous regardons, étourdis par l'intensité de ce vacarme indescriptible. Le matin même du 2 décembre, le Lieutenant Gauchetier, de l'armée de l'air, arrive de Na-San. Il a pu, au cours de cette nuit extraordinaire, enregistrer sur bande magnétique les péripéties du combat et nous les fait entendre. Puis il nous situe les pertes. Grâce à notre fortification de campagne, nous n'avons qu'une trentaine de tués et de blessés. Cinq cent quarante cadavres ennemis ont été décomptés devant les barbelés qui n'ont pas été détruits. Cinquante-quatre fusils-mitrailleurs, soixante-dix pistolets-mitrailleurs, deux mitrailleuses ont été récupérés, les deux tiers de ce bilan devant le seul P.A. 21 bis tenu par la 10e Compagnie du III/5e R.E.I. Une rangée de douze F.M. a été littéralement hachée par le tir de flanquement d'une mitrailleuse lourde de cette unité…
Giap tenait à tout prix à nous détruire et à avoir sa victoire à Na-San. Il ne l'a pas eue… Nous sentons l'étau se desserrer.
…sans [l'aviation], Na-San n'était pas possible et je perdais la bataille du Nord-Ouest. J'ajoute que la flotte civile nous a apporté le concours de tous ses appareils. Au total, entre le 16 octobre et le 30 novembre, la piste de Na-San a reçu : 702 dakotas civils, 655 dakotas militaires et 116 Bristol cargos. Les aérotransports ont ainsi posé à Na-San quinze mille passagers dont onze bataillons, six batteries, tout un matériel opérationnel, deux mille cinq cents tonnes de fret divers et embarqué, en retour, les évacués sanitaires et les civils. Soit un traffic de vingt mille personnes, trois mille tonnes de fret et cent vingt cinq véhicules, en huit cent dix-huit missions civiles et six cent cinquante-cinq missions militaires. Le pont aérien a fonctionné presque tous les jours, pendant six heures durant à la cadence d'un avion toutes les dix minutes, permettant ainsi d'assurer la vie de Na-San.
Les missions de feux ont atteint une moyenne de quatre vingt-dix sorties par jours, et même de nuit pour les 30 novembre et 1er décembre, sans compter les éclairages presque chaque nuit… En parlant d'elles, les légionnaires et les "paras" disent : "Chapeau !". Il n'y a pas, à l'heure actuelle, de plus solennelle consécration dans le vocabulaire du corps expéditionnaire. Dans la bouche d'un capitaine d'infanterie, ce mot là équivaut à une citation à l'ordre de l'armée décernée à un caporal.
…J'avais bien mesuré toutes les difficultés de mon entreprise, et j'étais sûr de mon plan. Je connaissais le terrain, je connaissais mon adversaire et savais de surcroît que je pouvais tout obtenir des hommes placés sous mon commandement…
Puis je décore de la Croix de Guerre avec palme le fanion du 3ème Bataillon de Parachutistes Coloniaux, qui s'est distingué lors de la fameuse contre-attaque du 30 novembre qui a repris le point d'appui 24. Je remets la même distinction aux fanions du III/3e R.E.I. et de la 10e Compagnie du III/5e R.E.I. grands gagnants de la nuit du 1er au 2 décembre…
Je termine ma visite en félicitant les reporters-photographes Jean Péraud, Daniel Camus et Corcuff, ainsi que les reporters-cinéastes Schoendoerffer et Lebon. Leurs armes, ce sont leurs appareils… Ils ont pris des images saisissantes de ces combats épiques, au mépris du danger. Leurs films serviront à réaliser un court métrage intitulé "la bataille de Na-San". Les clichés de Jean Péraud, reproduisant la contre-attaque du 30 novembre, constituent un document de vérité de tout premier ordre.































